Les vampires font partie du bestiaire pop incontournable du 21e siècle : romantiques, meurtriers ou brillant au soleil, leurs incarnations modernes, diverses et variées, présentent des créatures à la fois bien connues et toujours obscures. Adrien Party fait la lumière sur le sujet (mais sans ouvrir les volets bicoze sinon, tout ça part en fumée...).

Tout a déjà été dit sur les vampires.

Par exemple, chacun sait qu’Homère en parlait déjà, que le terme qui les désigne en japonais (kyuketsuki) apparaît au tout début de la Première guerre mondiale ou que le Dr Strange (oui, celui du èmesséhu, mais aussi, avant, celui des comics) eut maille à partir avec Dracula en personne…

Non ?

Vous n’étiez pas au courant ?

Eh ben ça, c’est parce que vous n’avez pas lu Vampirologie, une somme phénoménale d’infos et de points de vue sur le vampire dans la pop culture. Et par pop culture, j’entends non seulement les romans et le ciné, mais aussi toutes les formes de BD (des comics à la bédé française en passant par les manga), les jeux vidéo, et même ce support mal aimé naguère mais qui revient en odeur de sainteté ces dernières décennies, le jeu de rôle…

Une couverture élégante

Vampirologie

De et sous la direction d’Adrien Party, chez ActuSF, 736 pages, 22,90 € dans toutes les bonnes épiceries des Carpathes qui fleurent bon l'ail et le crucifix.

Adrien Party établit ici un tour d’horizon formidable en commençant par poser une chronologie vampirique aussi synthétique qu’utile et en allant interroger les spécialistes du genre, dont le défunt Jean Marigny (LE vampirologue par excellence) dans le cadre d’une interview posthume. Au fil de l’ouvrage se succèdent donc universitaires, auteurs et autrices, et jusqu’à l’arrière-petit-neveu de Bram Stoker himself, fin connaisseur de l’œuvre de son parent. Il fallait bien un pavé de plus de 700 pages pour évoquer tout cela, tant le sujet est vaste.

 

Et Vampirologie présente une autre qualité : bien que particulièrement pointu lorsqu’il évoque les thèmes forts du vampire dans ses dossiers, il reste accessible, lisible, clair. Une vraie érudition appuyée sur une quantité de sources vertigineuse, qui donne à l’amateur de buveurs de sang de quoi explorer pendant très longtemps : de nombreuses suggestions de lecture et de visionnage émaillent un texte limpide, passionné, passionnel.

Car le pavé demeure particulièrement digeste grâce à son organisation en une grosse cinquantaine de dossiers et d’interviews, auxquels s’ajoutent une bonne quantité de top ten, aussi bien dans le domaine de la littérature que celui des jeux vidéo ou du jeu de rôle. On se prend à consulter d’emblée ceux qui nous tapent dans l’œil (en ce qui me concerne, j’ai commencé par le très bon dossier consacré aux jeux de rôle vampiriques), mais une fois le fil tiré, on a envie de le suivre au gré des thématiques et des médias, pour découvrir chaque dossier en profondeur et écouter les nombreuses voix qui peuplent les pages de l’ouvrage.

Les livres à la fois aussi savoureux et digestes que Vampirologie ne sont pas si nombreux, et je le recommande donc vivement à toutes celles et ceux qui s’intéressent de près ou de loin au sujet. Qu’il s’agisse de rafraîchir des connaissances ou de les approfondir, de redécouvrir un courant ou une période appréciée, de s’interroger sur ce que le visage du vampire dit de nous dans le miroir de la pop culture ou tout simplement de passer un bon moment, Vampirologie a quelque chose pour vous (et je voudrais pas jouer les onc’ Picsou, mais à ce prix-là c’est d’autant plus rare : non seulement au poids, mais à la qualité du texte).

Les passionnés sont passionnants, et Vampirologie en est la preuve : difficile au sortir de sa lecture de ne pas avoir envie de découvrir énormément d’œuvres ou de redécouvrir vos préférées sous un angle nouveau. Il a sa place dans n’importe quelle bibliothèque geek, et pas seulement celle des  fans déjà indécrottables de suceurs de sang : en replaçant le vampire au sein de la pop culture tout entière, sous toutes ses formes et ses médias, Adrien Party en fait un sujet incontournable, à côté duquel on ne peut plus passer, surtout avec un guide de cette qualité. Strictement indispensable.

Et pour en savoir plus, petite interview du principal et intéressant intéressé !

Entretien avec un vampirologue

Geek Tribes — Plus de 700 pages, c’est énorme ! Quelles ont été les principales difficultés dans la rédaction de ce livre ?

Adrien Party — A quelques chapitres près, l’établissement du sommaire n’aura pas été une tâche trop compliquée. J’aborde toutes ces thématiques sur vampirisme.com, mon site qui existe depuis 2006. Pour autant, il m’aura quand même fallu pas moins de cinq ans pour mener à bien cette tâche. Si initialement, il était déjà question d’une monographie, les interviews ne sont devenues une évidence que dans un second temps. Là aussi, ça permet d’être fidèle à l’approche de mon site, où laisser les créateurs expliquer leur manière de s’approprier le sujet est d’une importance majeure. Les sélections, c’est une idée de l’éditeur, Jérôme Vincent. Mais je n’ai pas rechigné à compléter les chapitres de cette façon : ça offre des possibilités d’ouverture, de mise en avant assez intéressante.

Les interviews ont représenté un sacré travail à elles seules, déjà pour trouver ou contacter les intervenants, ensuite pour retranscrire leurs propos. Un petit nombre vient du site, mais l’essentiel sont des inédits. J’ai parfois eu des fins de non-recevoir, comme avec Guillermo del Toro ou Neil Jordan, pas disponibles du tout quand j’ai contacté leurs agents. J’ai joué de malchance avec le groupe Cradle of Filth : je devais les interviewer en marge d’un concert à Lyon, mais c’était la veille du premier confinement, et le concert a été ajourné. J’ai eu aussi un impair technique avec Mark Gatiss : j’avais fait une première interview, mais l’enregistrement n’a pas fonctionné. Heureusement, Mark a été très sympathique et a accepté de la refaire.

Après, je ne vais pas non plus occulter le fait qu’il y a eu des moments de doute. Sur certains chapitres, j’ai tâtonné avant de trouver mon fil rouge. Ça a ainsi été le cas sur l’article sur les récits policiers.

Enfin, pour certains sujets, j’ai préféré confier le rédactionnel à des tiers. Ce sont des sujets sur lesquels ils me semblaient avoir une vraie valeur ajoutée. Mais il me fallait encore identifier des personnes à l’aise aussi bien avec le média que j’allais leur laisser ET avec la figure du vampire. Je connaissais déjà Christian Chelman, le conservateur du Surnateum. Même chose pour Jeanne-A Debats, autrice de SF qui a un cycle important sur le sujet, avec Navarre. Pour Patrick Hellio, journaliste jeu vidéo, et Robin Schultz, qui a travaillé sur Vampire : la Mascarade chez Arkhane Asylum, ça a été des rencontres vis recommandations de tiers, et je ne regrette absolument pas le résultat.

GT — Est-ce que le vampire, aujourd’hui accepté parmi les pages du bestiaire pop culturel, n’a pas perdu un peu de sa saveur ? Dracula ne se ringardise-t-il pas au fil de ses incarnations ?

AP — On pourrait le croire, mais la bête est maligne : elle sait rentrer régulièrement dans l’ombre pour se renouveler ponctuellement. Pour les goûts actuels, le Dracula de Stoker peut apparaître suranné, avec ces codes issus du roman gothique, sa structure épistolaire (ou approchante), etc. Pourtant, les parallèles qu’on peut faire entre ce texte et la réalité du monde dans lequel il a été publié me semblent toujours pertinents plus d’un siècle après. Il y a quelques années, le succès des romans estampillés bit-lit, paranormal romance ou urban fantasy mettant en scène des vampires a montré que le public était encore là pour les buveurs de sang. Les lecteurs qui aiment La Confrérie de la Dague Noire, ne sont pas forcément les mêmes que ceux qui apprécient le roman de Stoker, le Je Suis une Légende de Matheson ou encore le Entretien avec un Vampire d’Anne Rice. Pour autant, cela permet à la créature garde son appeal, tout en touchant d’autres personnes. Souvent, c’est le trop-plein d’œuvre utilisant des ressorts récurrents qui finit par lasser, ça a d’ailleurs été un peu le cas à cette époque. Et quand on voit que Milady, qui publiait massivement dans ce registre, a clairement réduit la voilure, je pense que même les éditeurs se sont rendu compte de ça.

Peut-être qu’un jour je n’y trouverais plus aucun intérêt, mais alors que je lis principalement des livres sur le sujet depuis plus de vingt ans j’arrive encore à me passionner pour de nouvelles sorties. Je pense que c’est la preuve que la créature a toujours du neuf à nous apporter.

GT — Si tu devais être UN vampire, lequel ?

AP — Je ne me suis jamais posé ce genre de questions, pour la simple et bonne raison que le vampire m’intéresse pour la manière dont les auteurs qui le convoquent l’utilisent pour parler — à mots couverts ou pas — de ce qui secoue la société dans laquelle ils écrivent. Peur de la fin des empires coloniaux, montée du nazisme, guerre froide, SIDA… J’aime cette idée qu’une figure de l’imaginaire, qui prend comme beaucoup d’entre elles ses racines dans notre folklore (considérablement modifié), puisse servir de prisme pour explorer les problèmes des hommes.

GT — Est-ce qu’il existe des œuvres consacrées au vampire passées inaperçues et que tu aurais envie de réhabiliter ?

AP— Il y en a un certain nombre, mais j’aimerais citer Sabella et la Pierre de Sang de Tanith Lee. Je connais bien la production de l’autrice, qui a été une des premières que j’ai lues, avec Anne Rice. Pourtant ce roman, où elle mixe SF et vampire, est quasi introuvable en version française, n’ayant pas été réédité depuis 1981. On y retrouve la manière si particulière qu’à l’autrice d’aborder le sujet, et ce livre propose un mélange des genres assez unique, tout en étant fidèle à la sensualité avec laquelle elle joue habituellement avec les buveurs de sang. Et c’est aussi matière à ne pas oublier que Tanith Lee est une autrice qui a été incroyablement productrice sur la figure du vampire, que ce soit au travers de nouvelles ou des romans. Parfois elle n’exploite le thème que via la bande (comme dans Tuer les morts), d’autres fois c’est clairement au cœur du texte (comme avec L’Opéra de Sang, dont le premier tome restera à jamais parmi mon top 10 des textes vampiriques). Mais en dehors de Mnémos qui a retraduit Le dit de la Terre plate il y a quelques années, l’œuvre de Tanith Lee, décédée en 2015, ne suscite plus vraiment l’intérêt des éditeurs français.

GT – Peut-on encore aujourd’hui renouveler la figure du vampire ? Qu’est-ce que le vampire est prêt à sacrifier pour être de nouveau « de son temps » ?

AP – Comme dit plus haut, je pense que cette capacité à se renouveler est dans l’ADN du vampire. Déjà parce que quand il devient une créature de fiction, au début du XIXe siècle, il n’a plus grand-chose en commun avec ses racines folkloriques. Si on regarde ce qui sort en imaginaire, depuis quelques années il y a un intérêt manifeste pour les récits de collapsologie, ceux qui parlent du basculement de notre société vers l’apocalypse. Niveau vampire, ça donne des œuvres aussi intéressantes que Daybreakers, The Strain, V-Wars… Ce dernier est d’ailleurs assez riche dans son approche : celle d’un virus libéré par le réchauffement climatique, qui va activer un gène sur une partie de l’humanité, transformant les individus en des variations de vampire en phase avec leurs racines.

Pour moi, penser en termes de sacrifice que devrait faire le vampire pour s’adapter à l’époque moderne n’est pas la bonne façon d’envisager les choses. Quand le vampire évolue, par exemple quand il quitte son château poussiéreux pour venir s’installer en ville, c’est avant tout parce que ses victimes ont déserté les campagnes. Ça reste un prédateur, il doit suivre ses proies. Et dans le même temps, c’est une créature, si elle sait s’adapter à l’époque où elle évolue, qui est toujours influencée d’une manière ou d’une autre par ce qu’elle était quand elle vivait. La nouveauté se fait essentiellement dans la façon dont on l’utilise.

GT – Un grand merci à toi pour ces réponses et pour cet ouvrage formidable !

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Spécialité(s) :

Jeu de rôle, ciné, SF, pâtisserie quantique

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