4 Déc, 2021

Tout le monde me parlait de Troika… pardon, de Troika! depuis un bout de temps, et voilà que j’apprends qu’un éditeur débutant (mais pas amateur, tant s’en faut !) a entrepris de traduire la bête en VF. C’est un choix que je trouve à la fois audacieux et évident. Bref, c’est un peu le choix de Schrödinger…

Troika, c’est quoi ?

Difficile à dire. C’est un univers absolument unique, où on peut jouer un « nain contrefait » (un « poorly made dwarf »), un monarque solitaire ou un membre du club des gastronome de Mademoiselle Kinsey (dont les objectifs sont bien moins innocents qu’on ne croirait en lisant leur nom).
Qui est mademoiselle Kinsey ?

De quel royaume est-on monarque ?

Existe-t-il des nains impeccables ?

À vous de le dire. Le texte de 4e de couv qualifie le jeu de « science fantasy », j’ai lu des critiques qui parlaient de post-apo, et après avoir lu le bouquin je ne pourrais le décrire autrement qu’en le désignant comme un univers vraiment dingue, d’une paradoxale cohérence, et écrit dans un style tout à fait délicieux.

 

Des idées plein les pages

C’est un livret de 120 pages, très dense, où chaque mot compte. Chaque description est finement ciselée, et ce, pour une bonne raison : il n’y a pas de « background ».

Enfin, si, mais non.

Il n’y a pas de longue (et pénible) description d’univers. Pas de centaines de page sur la généalogie des rois-dieux-sombres-et-ténébreux de Toucheboeuf-en-cacahuète dans le Nightmareland. Juste de petites touches, des pointes d’aiguilles à peine, qui font saigner suffisamment les règles pour qu’elles répandent des torrents d’atmosphère.

Dans le texte d’un sortilège, on apprend que « comme chacun sait, tous les magiciens sont d’excellents ventriloques ». Au détour d’une description de « classe de perso », on découvre l’existence de la sublime société des biftecks, et on comprend que les chevaliers errants ne sont pas ces parangons de vertu que l’on trouve dans la fantasy classique (étant donné qu’ils « accusent les braves gens d’être des démons ou des fées »).

Qu’est-ce que ça veut dire, tout ça ? Où on est, au juste ? Qui suis-je, et qu’est-ce que je fais jouer ?

C’est le tour de force de Troika! : à peine s’est-on posé ces questions que d’autres surgissent, et qu’on a hâte de jouer pour trouver les réponses.

Et les règles ?

Le système de règles tient en 15 pages, si l’on exclut quelques pages d’objets et de sortilèges. Il mélange des mécanismes simples et des astuces originales (l’initiative se fait en tirant des pions au hasard), tout en laissant une grande marge de manœuvre (« soyez souple et raisonnable » nous dit le texte), ce qui est le grand atout des systèmes OSR,  « old school renaissance », c’est-à-dire dérivés des règles d’origine de D&D mais réalisés dans une direction différente de celle qu’ont prise les éditions suivantes de l’ancêtre des jeux de rôle, pour simplifier (si vous voulez avoir une explication très claire de ce qu’est l’OSR, je vous recommande cette excellente vidéo du bon MJ).

Le scénario d’initiation est tout aussi perché que le reste du jeu, les illustrations sont aussi renversantes que les classes de perso…

Bref : Troika! propose une expérience inédite et insolite dans un univers dont on vous donne les clefs mais pas les portes, pour ainsi dire… Jouer va demander une belle implication de la part des participants, mais il y a fort à parier qu’avec une bonne table, les parties soient aussi fascinantes que mémorables.

En outre, l’arrive de la VF est une excellente occasion de tenter le coup, d’autant qu’elle est portée par une maison d’édition dont j’apprécie beaucoup les choix éditoriaux, Pattern Recog.

C’est justement l’occasion de s’entretenir avec Jean-Christophe Cubertafon, l’un des membres de Pattern Recog, qui nous en dit un peu plus sur le jeu, mais aussi sur cette ligne éditoriale pas comme les autres.

GEEK : Hello Jean-Christophe, Pattern Recog, c’est quoi, c’est qui, et pourquoi ?

 

Jean-Christophe Cubertafon : Pattern Recog est une maison d’éditions née de notre envie d’exploration des différentes formes ludiques. Derrière le nom, il y a Jack, expert de terrain pour un éditeur de jeu de société, joueur et auteur, et Jean-Christophe, traducteur et auteur. C’est aussi la synchronicité d’une rencontre, d’envies et de frustrations. Au lieu de regarder le paysage ludique, nous sommes juste allés chercher quelques jeux et avons lancé le bazar en disant : qu’est-ce qui pourrait mal se passer?
Le nom renvoie au bouquin de William Gibson, Pattern Recognition (Identification des schémas pour la VF), où Cayce Pollard, consultante en design, chasseuse des nouvelles tendances, parcourt les underground pour découvrir, inventer presque, ce qui sera mainstream le lendemain. Au-delà de toutes les pépites qui passent sous les radars, il y a aussi la volonté (et l’hubris qui va avec, certainement) de dessiner les évolutions du JdR : nouvelles pratiques, nouveaux thèmes, articulations jeu et arts, que sais-je…

 

 GEEK : Des choix audacieux : Troika, Hypertellurians, Defiant. Est-ce que c’est une volonté d’aller chercher un public atypique ?

 

JCC : Nous avons surtout la volonté de proposer des jeux qui passent sous les radars du public, et aussi de nos confrères. Nous cherchons surtout un public curieux. Curieux des évolutions du JdR et du jeu, curieux des explorations des thèmes, des mécaniques, mais aussi des formats. Nous avons cette envie de bousculer les habitudes et de faire bouger les lignes. Notre volonté (secrète) est que les jeux que nous proposons posent les bases du mainstream de demain.

 

GEEK :  Qu’est-ce qui est important quand on adapte un jeu à la fois aussi connu (dans un certain milieu de rôlistes un peu spécialisés) et aussi zarbi ?

 

JCC : L’écriture et les illustrations de Troika ont été acclamées par la critique et le public lors de sa sortie. Il y a un vrai parti pris esthétique. Nous sommes tenus de conserver la mise en page originale, avec quelques libertés. C’est pratiquement la partie la plus facile. Mais Daniel Sell, l’auteur, a aussi fortement marqué les textes en choisissant un anglais riche, avec des termes peu usités et quelques autres détails (comme l’absence parfois de la virgule d’Oxford). L’essentiel est d’en conserver l’esprit, en choisissant des termes dans le même registre de langue, en privilégiant une écriture moins technique que ce que l’on peut trouver dans les livres de règles de JdR habituels. Pour la partie zarbi, un dictionnaire étymologique reste l’outil le plus pratique. Ne serait-ce que le sous-titre, faut-il le traduire ou pas ?

 

GEEK :  Imagine que je suis vraiment le rôliste lambda, voire protorôliste. Comment tu me vends Troika ?

 

JCC : Wow! Pas si simple.
Troika est l’un des rares jeux où la promesse de faire vivre des aventures et des expériences extraordinaires et merveilleuses aux personnages n’est pas un vain mot, littéralement.
La prise en main est rapide, un personnage est prêt en quelques minutes à aller affronter un univers peuplé de tout et n’importe quoi. C’est Alice au pays d’Oz après avoir fumé le narguilé d’Absolom, accompagnée par un Don Quichotte déphasé existant dans deux plans et du robot dépressif du Guide du routard galactique, à la recherche de la couleur manquante de Mona Lisa, la reine en deux dimensions.
Ce sera extraordinaire et ce sera merveilleux !

 

 GEEK : Est-ce que ce n’est pas un peu complexe, ce système presque trop libre, cet univers à la fois touffu et à peine effleuré par les règles ?

 

JCC : En effet, Troika est minimaliste dans son approche. L’univers n’est jamais décrit directement, il faut tout lire pour l’effleurer, de la création des personnages avec les prétirés aux scénarios, en passant par les règles et les listes de sorts, d’objets et les adversaires. La liberté est telle que c’est un jeu qui se destine aux MJ confirmés. Cela dit, la totale liberté ouvre la porte à tous les délires possibles et imaginables. Le jeu offre les outils pour les inclure dans ses parties, sans perdre la cohérence anarchique, ou l’incohérence organisée, de l’univers.

 

 GEEK : Jusqu’ici, c’est de la trad, tout ça, mais est-ce que Pattern Recog envisage la créa française ? Si oui, sous quel angle ?

 

JCC : Bien sûr. Étrangement, nous n’avons pas créé Pattern Recog pour éditer un jeu que nous aurions écrit. Mais depuis le début, nous avons l’intention et l’envie de faire découvrir la création française. Nous avons lancé un appel à textes, dans l’esprit de ce qui se fait dans l’édition classique. Les autrices et auteurs sont invités à nous faire découvrir leurs idées, jeux et univers, sous la forme d’un kit de découverte. Nous les étudierons et nous proposerons d’éditer ceux dont les promesses nous auront touchés. Ce n’est pas un concours. Nous pouvons avoir plusieurs coups de cœur comme aucun. Le premier appel à textes se termine au 31 décembre de cette année.

Les autrices et auteurs ont bien entendu la possibilité de nous faire des propositions hors appel de textes.

Pour suivre le projet ça se passe ici 

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Spécialité(s) :

Jeu de rôle, ciné, SF, pâtisserie quantique

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