13 Juil, 2020

Grand Prix Nouveau genre 2019 de l’Etrange Festival à découvrir le 11 mars au cinéma

Quelle ne fut pas notre surprise de découvrir que cette édition de l’Etrange Festival présentait en compétition pas moins de deux films portés par le duo d’acteurs Imogen Poots (28 Semaines plus tard, Green Room, Black Christmas) et Jesse Eisenberg (Bienvenue à Zombieland, The Social Network, Batman v Superman) : The Art of Self Defense de Riley Stearns, une comédie noire hilarante, se déroulant dans le milieu des sports de combat et qui entend mettre KO la masculinité toxique ; ainsi que Vivarium, réalisé par Lorcan Finnegan, sorte d’OVNI cinématographique qui nous a été présenté le jour de sa diffusion comme un « film concept ». Entendez par là une idée simplissime mais symboliquement forte, déroulée sur 1h30 de film, à la manière d’un épisode de La Quatrième Dimension ou de Black Mirror transposé au format cinématographique.

Cependant, cette comparaison  un tant soit peu réductrice ne permet pas de saisir toute la complexité du film dont l’ambiance oppressante et visuellement très marquée – impossible de ne pas songer aux toiles de Magritte – lui ont valu d’être projeté à Cannes à l’occasion de la semaine de la critique 2019.

Le pitch est simple : « À la recherche de leur première maison, un jeune couple effectue une visite en compagnie d’un mystérieux agent immobilier et se retrouve pris au piège dans un étrange lotissement. » Mais il ne s’agit là que de la partie visible de l’iceberg. Cette banlieue proprette aux allures de Pleasantville s’avère rapidement être un véritable enfer dont Gemma (Imogen Poots) et Tom (Jesse Eisenberg), complètement coupés du monde extérieur, vont tenter de s’enfuir, jusqu’à ce qu’un étrange colis soit déposé devant leur porte…

Sous couvert d’une fable SF, Lorcan Finnegan aborde ici des thématiques sociétales qui lui tiennent à cœur, comme les injonctions imposées aux jeunes adultes – s’installer, fonder une famille…, l’aliénation de la société de consommation, ainsi que la relation qu’entretient l’espèce humaine avec son environnement et le reste du vivant. Des indices placés tout le long du film, comme la référence au coucou (l’oiseau), ainsi que les paroles prophétiques de certains personnages nous permettent de démêler les intentions du réalisateur tout en progressant parmi les différents niveaux de compréhension qui donnent sa subtilité à l’œuvre et en font un formidable outil de réflexion sur les tares de notre époque, tout en restant un haletant morceau de divertissement.

Lors de la 27e édition du Festival International du Film Fantastique se tenant à Gérardmer, l’équipe de Geek Tribes a pu rencontrer le réalisateur irlandais Lorcan Finnegan venu défendre son film. L’occasion de discuter avec ce dernier de son parcours, de ses inspirations, de sa vision du cinéma de genre, mais aussi des questions socio-politiques qui sont à la base de son œuvre.

GEEK TRIBES : Le cinéma de genre est en constante évolution et se réinvente sans discontinuer depuis plusieurs années. Quelles sont vos prédictions pour l’avenir ?

LORCAN FINNEGAN : Je pense que ce qui se passe dans le cinéma de genre aujourd’hui est très intéressant et excitant. Les films deviennent vraiment bons. C’est en partie car toute cette génération de réalisateurs a grandi en regardant des films très intéressants et qu’ils sont maintenant devenus assez matures pour faire leurs propres films. Cela prend des années pour que l’on vous fasse confiance avec autant d’argent, les films coûtent très cher à produire. Mais cette génération est devenue assez mûre pour faire des films en y insufflant tout ce qui les a marqués lorsqu’ils étaient jeunes. Chaque génération tire ce qu’il y a de mieux dans la génération précédente.

Et puis il y a également la télévision. J’ai grandi en regardant des émissions comme Les contes de la crypte, Bizarre, Bizarre, La Quatrième Dimension, Au-delà du réel, parce que pendant longtemps, nous avions seulement deux chaînes. Mais aujourd’hui, il y en a des dizaines, sans compter les services de VOD. La prochaine génération aura une vision plus large du genre, ainsi que des influences plus nombreuses. Je pense que le futur s’annonce bien. Le futur sera génial mais on n’en verra rien car on sera tous morts…

GT : Lors de l’Etrange Festival, votre métrage a été qualifié de « film concept », c'est-à-dire un film qui développe une idée simple mais forte, à la manière d’un épisode de La Quatrième Dimension mais sur un long format. A-t-il été difficile de développer un tel concept sous la forme d’un long métrage ?

LF : Ça dépend si l’idée est assez riche. Avec Vivarium, il s’agit d’un concept très universel. Le film parle de la vie, du but de la vie, d’une certaine forme de contrat social que nous signons à un moment de notre vie, il y en a assez pour supporter 90 min. La façon dont le film est écrit, sa structure, il y a trois actes, c’est un peu comme une pièce de théâtre.

La jeunesse occupe le premier acte, alors que les personnages sont pleins d’espoir et pensent que le futur s’annonce radieux. Puis, l’acte médian correspond à l’âge adulte, lorsque l’enfant s’impose entre eux et les éloigne et que sont dites ces choses qui ne devraient pas être dites. Enfin, l’acte final correspond à la vieillesse, quand ils veulent revenir l’un vers l’autre, que l’enfant les quitte. Je pense que de cette façon une idée peut bien fonctionner, et surtout, être explorée de façon complète. Parfois on jette tellement d’idées dans un film qui ne sont pas complètement explorées.

GT : Chez Geek, nous avons remarqué que le second acte est le plus long et qu’il se déroule sous la forme d’un cycle qui se répète jusqu’à reproduire une sorte de routine. Pourquoi avoir choisi cette construction si particulière ?

LF : C’est un peu le cœur de l’horreur, une même chose qui se répète jusqu’à devenir un schéma, c’est ce que font les gens dans la vie réelle. En l’amplifiant, je rends cela terrible, horrible. Dans la réalité, le matin, on se lève, on va travailler, on rentre, on dîne, on se lève, on va travailler… Nos vies ne sont que répétition. En montrant cela, mais d’une perspective un peu différente, je peux montrer la nature cauchemardesque de ce genre de cycles.

GT : Une façon de montrer comment entrer dans la vie d’adulte peut être effrayant ?

LF : Les gens ne peuvent s’extraire de cette routine et faire quelque chose de différent. Je me souviens d’un spectateur en Corée qui était venu me voir en larmes. Il m’a dit qu’il était vraiment désolé pour ses parents, qu’ils avaient fait tout ce travail pour qu’il puisse avoir la liberté de voyager et de mener sa vie. D’autres personnes étaient très anxieuses de se retrouver dans une vie où ils n’auraient d’autre choix que de revivre les mêmes choses encore et encore, et ils cherchaient un moyen de briser ce cycle afin d’explorer d’autres aspects de la vie et de ne pas céder aux prescriptions de la société.

GT : Et dans Vivarium, les personnages doivent littéralement reproduire ce cycle, ils n’ont pas d’autre choix, ni d’échappatoire.

LF : Oui. Le film parle aussi de la situation socio-politique en Irlande et dans le monde. Suite au boom immobilier, de nombreuses personnes se sont retrouvées sur-endettées, propriétaires de maisons qu’ils n’arrivent pas à vendre. C’est aussi un cycle et il se reproduit à mesure des phases de croissance et de récession dans notre société capitaliste.

GT : D’ailleurs, votre film propose de nombreux niveaux d’analyse, ce qui en fait sa force : la peur de l’âge adulte, l’aliénation de la vie en banlieue, notre relation à la nature et à son immuabilité… Parmi toutes ces interprétations possibles, quelle est celle qui a le plus d’importance à vos yeux ? Le message que vous souhaitez transmettre ?

LF : Je ne veux pas être prescriptif et dire à quiconque ce qu’il est supposé penser. L’art est toujours intéressant. Dans un poème, vous pouvez avoir une interprétation complètement différente de l’intention de l’auteur par exemple, mais ça n’est pas grave parce que vous y prenez ce que vous voulez, c’est comme un miroir. Ce que je veux montrer, c’est que ce type de vie qui est massivement présenté comme une sorte d’idéal. Je montre cette vie, de façon amplifiée à travers la fiction comme un avertissement plus que comme message pessimiste disant que nous sommes tous fichus. Comme cette petite fille au début du film qui dit qu’elle n’aime pas la façon dont vont les choses. Elle représente l’espoir des futures générations qui pensent différemment. C’est un film anticonsumériste et anticapitaliste.

GT : C’est un film anti-capitaliste, et pourtant vous avez représenté ces livraisons de nourriture et d’objets de consommation, comme c’est le cas dans la réalité avec Amazon prime par exemple. Le consommateur a besoin de quelque chose et cela lui est instantanément livré. C’est une image très consumériste.

LF : Effectivement. Et il n’y a aucun esprit de communauté. Vous obtenez tout ce confort au prix de la perte de la communauté. Vous n’allez plus dans les commerces locaux, vous ne parlez plus aux autres. Les gens ne connaissent pas leurs voisins, même s’ils vivent à côté les uns des autres.

GT : Malgré cette volonté de dénoncer le système, les personnages de Vivarium ont chacun un rôle très genré, Gemma passe son temps dans la maison, à la cuisine ou avec l’enfant, tandis que Tom est plus représenté en action, dans le jardin. Pourquoi avez-vous choisi de mettre en scène vos personnages de cette façon, au lieu de renverser les rôles par exemple ?

LF : Pour que l’histoire fonctionne, j’ai pressenti qu’il fallait qu’elle offre une réflexion sur les attentes de notre société et sur les rôles qu’elle définit. Elle [Gemma] est supposé élever l’enfant. L’enfant vient à elle et la manipule émotionnellement afin qu’elle se sente désolée pour lui. Parce que Tom, le personnage de Jesse rejette le garçon et va presque le tuer. Il y a quelque chose dans le personnage d’Imogen qui l’y prédispose. C’est une institutrice, elle s’occupe d’enfants normaux toute la journée. Elle est manipulée par le garçon jusqu’à ce qu’elle le sauve et, en le sauvant, elle s’éloigne un peu de Tom. C’est ce qu’Imogen a trouvé intéressant à propos du rôle, c’était un regard sur les rôles genrés de notre société et ce qui est attendu de chacun de nous en tant qu’Homme ou Femme. Pour que cela fonctionne, nous avons pensé qu’il fallait que ce soit aussi simple qu’un dessin d’enfant : maman et papa ; très stéréotypé, une exagération.

GT : Parlons un peu de votre engagement en tant qu’artiste. Vous travaillez actuellement sur un film dystopique et un thriller surnaturel abordant également tous les deux des problématiques sociétales : comme l’exploitation économique, le pillage des ressources naturelles, la masculinité toxique… Vous considérez vous comme un réalisateur engagé ?

LF : Complètement ! C‘est aussi le cas de l’équipe qui travaille avec moi : Garett Shanley, le scénariste, Brunella [NDLR : Cocchiglia], ma femme qui est également l’une des productrices de Vivarium… Nous avons commencé avec un court métrage Foxes que nous avons réalisé ensemble en 2011 qui traite de la crise du logement en Irlande mais à travers le surnaturel. Puis, Without a name (2016) qui est une sorte de fable à propos de la propriété. Puis, Vivarium et notre prochain film Nocebo, qui est plus universel et moins spécifique à l’Irlande. Nocebo traite de l’exploitation de l’Est par l’Ouest, de l’industrie de la fast-fashion qui emploie des ateliers de misère dans des pays en développement. Comment ces marques telles qu’H&M et Zara essaient chaque année de réduire les coûts de fabrication de leurs vêtements au prix de bâtiments qui s’effondrent et d’incendies dans ces entrepôts [NDLR : En 2013 au Bangladesh, l’effondrement du Rana Plaza, un bâtiment abritant les ateliers de confection de plusieurs grandes marques occientales s’effondre faisant plus d’un millier de morts] afin de pouvoir augmenter leurs marges. Pour un consommateur, un t-shirt coûte 3 euros, ce qui nous donne l’impression que nous avons plus d’argent que nous n’en avons réellement. Enfin, notre autre film en préparation : Goliath est une dystopie qui parle du Moyen-Orient, de comment l’Occident crée des monstres, comme les dictateurs afin de pouvoir déclarer la guerre et prendre ce dont ils ont besoin. Mais c’est raconté à la façon d’une sombre fable, une relecture de l’histoire de David et Goliath. Je pense que le film de genre est vraiment intéressant pour explorer des idées et faire passer des messages socio-politiques sans être moralisateur en disant par exemple « voici mon message » car le message est intégré à l’histoire et il peut entrer dans le subconscient de façon implicite. Comme les fables. Elles sont destinées aux enfants, mais il y a toujours un message qui est intégré à l’histoire. C’est une façon de répondre à des choses qui m’insupportent dans l’actualité, an faire un film, mais pas un documentaire.

GT : Comme le fait actuellement la série Black Mirrors par exemple.

LF : J’ai travaillé pour Charlie Brookers qui écrit Black Mirrors au début de ma carrière. Il a grandi en regardant les mêmes programmes que moi et je pense que c’est ce qui explique sa démarche, une réflexion sur la société à travers la science fiction.

GT : Dans Vivarium, nous pouvons observer deux personnages confrontés à la même situation qui pourtant réagissent de façons diamétralement opposées sans jamais réellement s’entraider. Faut-il y voir un message concernant l’égoïsme et l’individualité des gens aujourd’hui ?

LF : Oui, l’isolation peut arriver très facilement au sein d’un couple, un peu comme l’isolation au sein des banlieues dans la mesure où les gens s’en vont travailler la journée et ne se parlent quasiment plus. Lorsque nous travaillions sur le script du film, nous avons essayé différents personnages. Nous avions l’univers de l’histoire et nous y avons jeté différents personnages pour voir comment ils réagissaient jusqu’à trouver le meilleur équilibre entre eux. Nos deux personnages utilisent leurs connaissances pour gérer la situation. Lui est jardinier paysagiste, il se sert de ses compétences pour essayer d’occuper son esprit comme s’il était emprisonné. Le personnage de Gemma est une institutrice, elle utilise son expérience pour tenter de comprendre un peu mieux l’enfant, comme quand elle joue avec lui au « jeu des imitations », elle le force à révéler sa vraie nature grâce à ce jeu. Voilà ce qui les sépare, mais c’est aussi ce qui fait d’eux des individus.

GT : Pour terminer, avez-vous entendu parler de la vague de mouvements sociaux qui secouent la France actuellement ? Les gilets jaunes ? Quel genre de film cela vous inspirerait-il ?

LF : Oui bien sûr ! Ils sont également en Irlande. Ils se sont appelés les « yellow jackets » mais leurs inspirations politiques ne sont pas tout à fait les mêmes. Je pense que les français sont brillants lorsqu’il s’agit de manifester. Ce sont des manifestants de première classe !

En fait, ce prochain film Goliath traite d’une certaine façon de ce sujet car il met en scène une ville dont l’économie est basée sur l’exploitation des porcs. Donc, ils ont des porcs absolument partout mais ces porcs sont malades. Lorsque la ville se tourne vers une île toute proche où vivent des porcs sauvages…

VIVARIUM

UN FILM DE LORCAN FINNEGAN

Sortie : 11 MARS 2020

Avec : Imogen Poots, Jesse Eisenberg, Jack Hudson, Jonathan Aris

2019 IRLANDE, BELGIQUE, DANEMARK

Durée : 98 MIN ANGLAIS

Palmarès :

Sitges 2019 – Prix d’interprétation féminine pour Imogen Poots

Étrange Festival 2019 – Grand prix nouveau genre Canal+

Festival de Cannes 2019 – Semaine de la Critique – Compétition

Production : The Jokers Films / Les Bookmakers

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Spécialité(s) :

Culture, Cinéma, Sorties, Littérature...

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