Dans le cadre de notre dossier sur l’innovation en bande dessinée paru dans GEEK magazine S10E04, nous avons interrogé de nombreux acteurs du médium, qui par leur approche et la particularité de leur traitement de la bande dessinée nous offre un autre regard sur la narration dessinée. Nous commençons notre série d’entretiens avec Balak, l’un des créateurs de la série Lastman que l'on avait déjà repéré il y a une dizaine d'années quand il avait initié le turbo média.

©Balak

Geek magazine : L’expérience Lastman est assez unique en son genre et on sent aussi que tous les trois (Bastien Vives et Michael Sanlaville) vous vous êtes mis en retrait pour servir ce projet. Réalisé via un travail de studio grâce à une homogénéisation du dessin, une efficacité du trait et de la « colorisation ». C’est très rare qu’en France des artistes acceptent de se « brider » et d’arriver à faire un dessin commun. Est-ce votre formation à tous les trois dans l’animation qui vous a permis d’avoir ce recul et ensuite porter ce projet pendant autant d’années ?

Balak : Sans aucun doute. Mais c’est aussi grâce au fait que Michael et Bastien se sont rencontrés à l’école des Gobelins et ont développé un style similaire. S’ils ont chacun développé leur style propre par la suite, ils avaient ce socle commun originel. Pour ma part, m’occupant juste des dessins “rough”, du Storyboard, je n’avais pas la contrainte de coller à ce style, je devais juste faire attention aux proportions, aux cadrages, au rythme global, comme pour un storyboard de dessin animé, effectivement.

Dans la BD franco-belge, l’une des lacunes est la mise à l’écart de l’émotion, ou en tout cas une absence d’emphase sur les sentiments des personnages, qui est une chose fondamentale dans le manga !
Balak.

Geek magazine : Ce montage en studio vous a aussi permis d’avoir un rythme de production conséquent : était-ce une autre façon de contrer le rythme de parution des mangas/comics, dont les équipes se répartissent le travail en atelier ?

Balak : Pas tant contrer que s’inspirer, voir si c’était possible, parce que l’une des clés du succès des mangas, c’est la rapidité et la régularité de publication. Mais il faut bien comprendre que notre façon de faire n’est en fait pas comparable avec celle des japonais et des américains, même si il y a des similitudes. Un mangaka a des assistants qui vont faire les décors, les niveaux de gris, les effets, etc. Michael est Bastien dessinaient tout à part égale, grosso modo toutes les dix planches, jusqu’au niveau d’ombres. Donc au niveau du dessin pur, on est assez loin de cette vision “studio” classique en fait. La chose a peu près similaire avec la méthode “Jump” était que tous les chapitres, le ou la mangaka soumet son nemu (storyboard/scénario) à son tantô (éditeur qui suit le projet), pour que l’éditeur fasse ses notes que le mangaka intègre ensuite. La différence c’est que je ne montrais pas le Storyboard à un éditeur, mais à mes deux camarades, qui me donnaient des notes, validaient ou pas mes choix de mise en scène. En fait, avec Bastien et Mic on étaient dans une constante relation de lecteur. Ils avaient la distance nécessaire pour voir qu’une séquence fonctionnait d’un point de vue narratif en lisant mon storyboard, et idem pour moi quand je relisais les planches finies quelques jours plus tard. On identifie très vite ce qui ne fonctionne pas comme ça, en n’étant pas dans une position d’auteur, mais de lecteur. Être à trois permet cette dynamique.

Geek magazine : Lastman c’est autant inspiré des mangas, des comics que de la franco belge. Est ce que cela montre outre une certaine fusion des styles, que la France a une véritable ouverture et curiosité sur le monde de la BD ?

Balak : Je serais bien en peine de tirer des théorie globale sur la curiosité de la France, je peux juste dire qu’à mon niveau de gars de 40 ans, à l’instar des personnes ayant grandi dans les année 80/90, j’ai vu surgir pendant mon adolescence les comics de chez Image, les mangas et les anime, la sauce s’est bien mélangée avec ce que j’appréciais dans le franco-belge et surtout comblait les lacunes de cette dernière (Une de ces lacunes étant d’ailleurs une mise à l’écart de l’émotion, ou en tout cas une absence d’emphase sur les sentiments des personnages, qui est une des choses fondamentales dans le manga japonais, bien plus que les grands yeux).

Geek magazine : Malgré le format, Lastman ne reprend pas les codes narratifs des mangas, comment avez vous construit alors votre narration et en quoi vos expériences dans le storybord vous ont aidées pour cette partie?

Balak : On s’en inspire tout de même fortement, même si ça n’est pas conscient. La narration manga est très peu elliptique et s’attarde sur des moments, des regards, des silences, là où les occidentaux vont plus naturellement vers une narration ramassée, moins cinématographique, héritière du concept “d’illustrés”: une plâtrée de texte accolée à une image qui synthétise un échange entre des personnages qui, mis en scène plus “manga”, devrait s’étaler sur plusieurs pages, là où une case suffit pour les occidentaux.

Geek magazine : Didier Borg fondateur de Delitoon a été votre Editeur sur Lastman. La publication online de la série sur Delitoon a sans doute été déterminante dans la diffusion et la création d’une communauté de fans ?

Balak : On a sans doute touché plus facilement un public qui ne va pas forcément dans une librairie BD. Cela permet aussi à une série de vivre plus longtemps que le temps de sa sortie, sur les étals d’un libraire, de rester comme une constante dans l’air.

Geek magazine : Est-ce que la prépublication online pourrait devenir un outil d’accompagnement de l’édition papier ou bien cela ne peut rester que ponctuel pour ne pas saturer le lecteur déjà beaucoup sollicité sur le web et en librairie par le nombre de sorties ?

Balak : Honnêtement, je ne sais pas. Cela semble être la direction naturelle et espérée depuis des années, mais je ne sais pas si, pour prendre un exemple de BD numérique qui a du succès, les webtoons se vendent en version papier de façons significatives. On a vu dans les années 2000 que les blogs bd avaient permis de faire émerger de nouveaux artistes, et que les recueils en version papier de ces blog se vendaient très bien. Chose intéressante, on peut voir que le Shonen Jump de la Shueisha commence tout juste à assumer sa migration numérique avec son application Manga +. Le shonen est bizarrement le genre qui a le plus eu de mal a faire sa transition numérique, alors que le shojo, le josei et la romance en général a été déterminant dans le succès des webtoons coréens. Mais il semble que Manga + prenne un semblant de relais de l’édition papier de Jump, dont la version papier est en perte de vitesse au niveau des ventes, alors que les volumes reliés continuent à bien se vendre (je crois).

 

Geek magazine : Qu’est ce qui vous a amené à vous intéresser à la bd sur le web ?

Balak : Chaque évolution technique apporte son lot de révolution artistique dans un medium. Parfois ils disparaissent, d’autres fois ils assimilent ces nouvelles technologies. Et parfois, on voit des personnes prendre en main ces évolutions techniques de façon un peu naze. Ca a été le cas avec les choses de type “motion comics” ou bd multimédia, et donc ma proposition de turbo media était plus une réaction à des propositions de BD numérique que je trouvais peu convaincante qu’autre chose. Parce que bon, s’énerver et troller sur internet ça va cinq minutes, mais utiliser cette frustration pour proposer une alternative, c’est plus épanouissant.

Geek magazine : Vous étiez très actif sur le turbo media, qu’est ce que ce procédé apporte à la narration et à la lecture ?

Balak : C’est juste que ça rappelle ce qu’est la lecture, et de faire attention à ne pas perdre ce qui fait qu’on lit, et que l’on n’est pas spectateur. Le fait d’ajouter du son, des séquences animées non sollicité ou provoquées par le lecteur, fait sortir de la narration et de l’émotion. La lecture est une activité intime où l’auteur/trice utilise des artifices narratifs pour suggérer un rythme à un lecteur qui doit toujours avoir l’impression d’en rester maître, tout l’intérêt du turbo media était de préserver ce rapport.

Geek magazine : Le web de par sa lecture en scrolling ou par ses possibilités d’animation ou d’interactivité offre de véritables terrains d’exploration et d’expérimentation et de nouvelles expériences de lecture… jusqu’où peut-on encore aller de ce coté là ? Est-ce un medium transposable en version papier comme les blogs BD ont pu l’être ? 

Balak : Le succès du webtoon a prouvé que la lecture en scrolling vertical était ce qui préservait au mieux ce rapport à la lecture. Il est aussi plus simple que le turbo media, qui, rien qu’en faisant appel à la superposition, demandait une connaissance narrative se rapprochant de l’animation, et qui pouvait faire peur. Mais de manière générale, dans le domaine de la bd numérique comme dans tous les autres, ce qui est perçu comme “le mieux” est l’ennemi du bien. J’ai souvent comparé les tentatives de bd numérique avec du son et de l’animation, des scrolling parallaxes, etc, comme étant une personne qui pensait passer de la calèche avec des chevaux au tuning d’une bagnole en oubliant que le principe, c’était avant tout de se déplacer d’un point A à une point B. Bizarrement, ce sont ces choses essentielles, comme le fait qu’une histoire est faite pour être ressentie et/ou comprise par une tierce personne, qui est souvent le premier oublié de toutes tentative d’exploration d’une nouvelle technologie. A partir du moment où l’on garde ce cap, très près de l’émotion, on peut éviter de se perdre. Même si les errements sont inévitables dans tout défrichage.

Geek magazine : Peuvent-ils influencer d’une certaines manière les publications BD papier ? (On a vu là encore grâce à de nombreux blog BD comme celui de boulet ou tu mourras moins bêtes un certains retour au strip qui avait été délaissé par les éditeurs et peut aider par la disparition de la presse bd).

Balak : Le net influence le papier dans le sens où c’est une façon beaucoup plus aisée et globale de repérer des talents. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur ces gamins qui font leur formation artistique avec non plus, comme c’était le cas pour nous, les comics et anime que certains acheteurs voulaient bien acheter et diffuser,  mais les réseaux sociaux et une communauté beaucoup globale, mondiale. Chacun peut tomber sur un mutant d’à peine 18 ans qui dessine comme un dieu. Mais cette ouverture à une communauté online apporte aussi son lot de nouveaux problèmes, des problèmes inédits pour ceux qui sont nés et ont grandi artistiquement (mais pas que) sans cet œil inquisiteur d’une communauté. Les errances et les erreurs que l’on faisait dans un environnement privé, j’ai l’impression que ça n’existe plus. Le regard d’autrui est beaucoup plus pesant qu’avant. Donc, internet a apporté une diversité incroyable, mais il a aussi amené avec le regard constant et le jugement, les questionnements moraux, le fait de faire quelque chose pour quelqu’un avant de le faire pour soi-même. Une belle grosse épée à double tranchant.

Geek magazine : Les publications web sont à « double tranchant », il y a la facilité d’exister, de poster online d’une part mais une vrai difficulté d’y être visible… un peu comme en librairie. C’est alors une nouvelle casquette qui est donnée aux auteurs tenus d’accompagner leurs créations via les réseaux sociaux et de faire vivre leur communauté. Ce qui malheureusement les obligera une fois publié à faire de même, les éditeurs surproduisant tant qu’ils ne peuvent accompagner que quelques titres. Du point de vue d’un auteur, pensez vous qu’il y a des nouveaux métiers à créer (ou à développer comme les CM (community manager)) au sein des éditeurs pour aller communiquer plus en avant sur le web?

Balak : Chaque nouveau créateur de contenu devient une “marque”. On est vraiment dans une version monstrueuse du Casanova de Fellini. On a l’impression de devoir être en représentation de soi-même constamment. D’une certaine manière, les américains ont façonné l’internet à leur image. L’apparence d’une bienséance sans aspérité, où même l’expression de sentiments sincères sont déjà scrutées comme un spectacle, ce que cela peut apporter à notre “marque” plutôt qu’à nous même. Du coup, oui, un auteur/une autrice doit constamment communiquer et faire vivre sa marque, vivant dans la peur de se faire clouer au pilori par une communauté qui n’assure pas seulement ses revenus, mais aussi son équilibre mental. D’une certaine manière c’est l’accomplissement jusqu’au-boutiste de ce qui est en germe dans toute entreprise de création pour autrui, on n’existe que dans le regard de l’autre, après tout. Et cet autre a maintenant les moyens de vous détruire. Oui, il faudrait que les éditeurs aient un service dédié à la communication, mais bien souvent les CM passent à coté de cette denrée qui est le sel de tout échange virtuel : l’impression du “vrai”, de pouvoir embrasser et gifler (selon l’humeur) la personne qui était jusqu’alors dans une espèce de tour d’ivoire de “l’artiste”. Du coup c’est un peu la merde.

La série Last MAN est éditée chez Casterman, retrouvez l’intégralité du dossier sur l’innovation et la bd dans le GEEK 30 actuellement en kiosque et en vente sur notre shop.

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-Japanimation, Comics, Bande dessinée, jeux vidéos

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