17 Oct, 2021

On retrouve dans la BD Kaamelott tout ce qui a fait vivre les personnages à l'écran. À quel point la bande dessinée est-elle différente de la série télévisée ? C'est ce que nous avons cherché à savoir avec Alexandre Astier.

Dans le hors série Geek Magazine consacré aux légendes arthuriennes, nous avons eu tellement d’interviews que tout ne tenait pas dans les pages. Heureusement, on a un site qui nous permet de distordre le temps et l’espace. Pour traiter de la bande dessinée Kaamelott, nous avons aussi croisé les interviews entre Steven Dupré, le dessinateur, et Alexandre Astier, créateur et scénariste. Pour le site, nous avons de nouveau séparé les entretiens, et voici celui consacré à Alexandre Astier. Pour voir l’intégralité de l’entretien avec Steven Dupré sur la bande dessinée Kaamelott, c’est ici !

D’abord en court métrage, puis en série, bientôt en films, et entre-temps, la BD et peut-être les romans, Kamelott s’est développé sur plusieurs médias. D’où vient cette envie d’explorer plusieurs types de narrations sur un même projet et en particulier la BD, qui inscrit plus encore Kaamelott dans la culture populaire ?

Je crois que je considère pas Kaamelott comme un format, déjà, et je l’ai jamais considéré comme un format. Je pense que Kaamelott, c’est une bible de jeu de rôle. J’adore les bibles de jeu de rôle, je trouve que ce sont des documents fascinants, quand il sont bien faits en tout cas, parce que les bibles de jeu de rôle (comme devraient l’être toutes les bibles d’audiovisuel, ce qu’elles ne sont pas, parce qu’elles imposent beaucoup trop de choses, et qui sont faites par des peureux qui veulent que rien bouge et du coup tous les auteurs d’après sont obligés de suivre des machins et des arcs psychologiques) mais en fait la bible de jeux de rôle, c’est la bible parfaite, qui s’adresse à des gens qui vont devoir non pas raconter quelque chose, mais évoluer dans un monde. Ils vont devoir évoluer ! Il faut qu’on sache comment on se bat, comment on compte les points, comment on meurt, ça, c’est une chose, mais il faut aussi qu’ils sachent par exemple le prix d’une miche de pain, le prix d’une nuit dans une taverne, combien de temps on met à pied pour aller de là à là ; j’ai toujours eu beaucoup d’affection pour les bibles de jeu de rôle, parce qu’elles s’occupent aussi des petites choses, et qu’elles permettent aussi de faire vivre des personnages dont on sait pas ce qu’ils vont faire ! 

Quand vous êtes maître de jeu, évidemment que vous proposez des choses et que vous essayez d’orienter les gens dans une trame, mais je veux dire que les gens, s’ils sortent de votre trame, il faut pouvoir être prêt pour savoir ce qu’on fait s’ils mettent un pied à gauche, s’ils prennent un bateau au lieu d’une caravane de chevaux ou je sais pas quoi ! J’aime beaucoup ces documents-là, et pour moi Kaamelott, c’est ça. Je m’en fous de comment je le raconte. Le seul truc, c’est que ça me donne la chance de pouvoir essayer des ingénieries différentes. L’ingénierie du script de BD, c’est une ingénierie passionnante. C’est extraordinaire, complètement fou, et en plus de ça, comme je ne dessine pas, et que j’ai mon camarade Steven Dupré avec qui on fabrique les trucs, je reçois des choses que j’ai écrites à un rythme complètement hallucinant pour quelqu’un qui invente des histoires ! Quand on écrit un script, on va pas voir le résultat avant longtemps. Là, il y a des croquis, des encrages, et puis tout d’un coup, c’est là… C’est presque tout de suite là ! En plus Steven travaille très vite, et c’est très impressionnant de voir ça ! Et je parle pas de la livraison, mon petit carton avec la BD finie toute vernie, toute propre, avec mes petites dédicaces et mes trucs, c’est hyper émouvant et je ne m’en lasse pas ! Je suis en train d’écrire la dixième, ça ne me lasse pas du tout ! Mais les ingénieries différentes que sont les films, les livres, me mettre à des romans de Kaamelott pour résistance, j’ai hâte d’y aller et de m’y mettre ! Parce qu’il va falloir que je gère cet équilibre entre le fait de pas noyer ce que je fais de dialogues (parce que je suis quand même un mec qui est là pour faire parler des acteurs), et c’est un exercice où il n’y a plus d’acteurs… Mais qui s’adresse quand même à des lecteurs qui ont des notions, pour ceux qui connaissent déjà Kaamelott, ils vont avoir cette gymnastique de mettre la voix, intellectuellement, sur les acteurs qui connaissent. Donc pour moi Kaamelott n’a pas de format. L’acteur est au centre, c’est vrai, et l’acteur fait hériter le personnage de BD de sa tronche, évidemment, mais aussi de son parler, de sa façon de faire, etc. Le roman fera pareil, mais ça pourrait aussi être des fiction radio, j’en sais rien, et pour moi il y a une bible de jeu de rôles, et des déclinaisons. Tout m’intéresse, tout est marrant à faire !

Parmi les différentes aventures, on reconnaît bien entendu des thèmes abordés dans la série, mais on a aussi l’occasion d’être surpris par certains personnages. Ces derniers auraient-ils vu la bande dessinée comme une occasion de régler certains malentendus de la série ? (Les victoires de Perceval, Karadoc ou de Merlin sont particulièrement savoureuses)

Tout autant que le jeu de rôle, pour revenir à ça, Kaamelott est truffé d’épisodes où il faut prouver sa valeur. Et la Table ronde, depuis le XIIe siècle, dans la geste arthurienne, c’est aussi un endroit où il faut prouver sa valeur, où il faut se distinguer par des faits d’armes, par le fait de sauver quelqu’un ou le fait de destituer un salopard, le fait de tuer je sais pas quoi ou de sauver un dragon ! C’est un monde qui se fabrique autour de la preuve de sa valeur martiale, philosophique, sa noblesse, etc. Donc c’est vrai que la BD, pour moi, c’est le lieu parfait puisque cette BD ne se passe que dans la période de Kaamelott qui ne rentre pas de plain-pied dans le conflit Arthur – Lancelot, etc. On reste avant que ça s’envenime, volontairement, pour parler d’un Kaamelott qui est fixe : des gens à la Table ronde, des aventures, un roi qui gère tout ça… eh bah en fait, ça raconte ça. Les BD sont là pour raconter ces quêtes. À deux, à trois, à deux équipes qui savent pas qu’elles sont parties au même endroit et puis qui se retrouvent avec des grandes épopées d’aventures, qui sont peut-être dans les bouquins du père Blaise, sans qu’on le sache dans la série. Quand il vont rencontrer un grand magicien qui aura truffé son labyrinthe de pièges avec un trésor au bout, c’est vraiment Donjon & Dragon, c’est complètement dans le jeu de rôle, c’est-à-dire que le péril est là pour être un péril, et il y a des gens qui sont là pour constituer des périls vis-à-vis de héros, de chevaliers qui sont là pour prouver leur valeur. C’est quand même le monde de nouveaux méchants, la BD Kaamelott. Il y a des nouveaux méchants qui ne sont là que pour représenter une nouvelle épreuve. Et évidemment, de temps en temps mais pas trop parce que je me suis promis de pas trop embrouiller ce que je faisais, je sème des petits trucs qui peuvent re-rentrer dans la saga. Mais je veux vraiment qu’un gamin qui est en vacances chez ses cousins, qui ont le tome 3 et le tome 6, il est aux chiottes, il la prend il l’ouvre, je veux que ça lui plaise. J’ai pas besoin qu’il ait vu la série, la BD d’avant, ou autres. C’est une quête, avec un début, une fin. Si ça lui plaît, il la lit jusqu’au bout, et si ça lui plaît pas il la pose, mais c’est pas crypté, c’est pas codé. Il n’y a pas besoin d’avoir un background pour se mettre aux BDs.

Les deux derniers tomes ont été écrits en diptyque, comme si vous aviez envie de passer plus de temps sur une même histoire. Schéma que l’on retrouve dans l’évolution de la série, et bien sûr la volonté d’en faire des films. Doit-on s’attendre à ça aussi pour les futurs albums ? Voire l’exploration d’un autre format, « non standard » ?

Je ne crois pas, parce que je continue  d’apprécier le classicisme du format franco-belge pour Kaamelott. Ça continue de me plaire, et je ne me sens pas à l’étroit. Le diptyque, dont vous parlez, l’aventure le justifie. Pour moi, le fantasme du diptyque, c’est Tintin. Il y a des diptyques au milieu d’albums solos, et je trouve ça fascinant, parce que d’un coup, on a l’impression que l’auteur a voulu se lancer dans plus grand, et ces albums-là ont une capacité à fasciner qui est légèrement différente. Mais il faut que ça se justifie. Celui que j’ai essayé là, c’est quand même un aller, et un retour, il y a un truc très net de la couleur du truc, donc je trouve que ça se justifiait. Peut-être que je referai des choses comme ça, peut-être que je m’amuserai à bouger le franco-belge, mais pour ne rien vous cacher, j’ai d’autres projets en bande dessinée qui ne concernent pas Kaamelott, et à qui je réserve des formats qui sont pour le coup propres à ce que je voudrais raconter, avec d’autres collaborations, et du coup, dans ma tête, c’est beaucoup plus clair si mon franco-belge, c’est Kaamelott. Et que le reste parte ailleurs…

Quelles sont les spécificités scénaristiques de Kaamelott en BD, et a contrario, avez-vous une « méthode » ou plutôt une « approche » générale de l’écriture, quel que soit le média ?

Je crois pas beaucoup à la différence intrinsèque des façons d’écrire pour les médias. Mais je sais qu’il y a beaucoup de gens qui diront le contraire. Quand je venais du théâtre, on m’a dit « Attention, la télé, c’est pas du théâtre. » Après j’ai voulu faire de la télé en long format, on m’a dit «  Attention, le long format, c’est pas le court. » Le cinéma « Attention le cinéma, c’est pas de la télé ». Après je suis retourné au théâtre, et on m’a redit « Attention le théâtre, c’est pas de la télé », alors au bout d’un moment… Je suis d’accord, et je suis très intéressé par toutes ces spécificités qui font justement le sel de chaque domaine, quand on aime bien l’ingénierie des choses, se pencher dedans, c’est super, mais raconter une histoire, c’est raconter une histoire, au bout d’un moment. Vous pouvez le découper en mille, en deux, vous pouvez ne pas le découper, ça peut durer six heures, une minute… Évidemment qu’en une minute, si vous avez le sens des actes (on pourrait aussi parler de tableaux), si vous devez faire un truc en une minute vingt, il va falloir être un peu succinct. Mais quand même, on peut essayer de soutirer une notion de structure dans les choses courtes, d’ailleurs la structure, les gens pensent souvent que c’est un truc chiant, qui précède le truc bien à faire qui consiste à dialoguer, etc. C’est pas vrai ! La structure, c’est déjà aussi passionnant que n’importe quelle architecture, toutes ; et en plus de ça, c’est une sensation du spectateur, la structure. Sans mettre des mots dessus, sans vraiment être technicien, c’est la première chose qu’il ressent quand il sort d’une salle ou d’un bouquin. C’est la sensation qu’on a en regardant un truc en plissant les yeux, et qu’on voit que les grandes lignes, les grands traits, ou les courbes. Je crois pas vraiment qu’il y ait des choses interdites ou qui ne peuvent pas se dire. 

Pour moi, la BD, c’est quarante-six planches. Découper les planches, quand je commence à atteindre dix cases, c’est que j’ai pas de grande case à mettre dedans, et donc j’ai une moyenne entre sept et dix cases, ce qui est ultra classique et me va très bien. Et je trouve que découper une aventure qui a un beau début, une belle fin, poser les chutes du héros, les pics de santé de l’antagoniste et faire évoluer ça en 46 planches, en découpant en bulles, etc. c’est hyper intéressant. C’est même très formateur, parce que du coup la structure devient mathématique, on peut constater qu’on a été trop long sur telle ou telle chose, ou que d’un coup le niveau de détail est pas le bon. Quand on rentre dans le détail en BD, on prend de la place. Parce qu’on découpe trop le temps, et on se retrouve avec cinq minutes entre la planche quatre et sept. Mais on peut aussi avoir un truc que j’adore, et dont j’use peut-être un peu trop, c’est les mecs avec un dialogue, mettons de dix répliques qui se suivent, mais qui évoluent dans un voyage d’une semaine. Le mec répond le lendemain alors qu’il est au bord de la mer, la suite de la réponse c’est le soir ou la nuit au bord du feu de camp, et j’adore ce principe-là, qui est vraiment BD. J’aurais pu vous dire que la spécificité de Kaamelott en BD, c’est que ça dialogue moins, mais en fait je suis en train de m’en affranchir, de ça. Ça dialogue beaucoup et il y a beaucoup de bulles. Il y en a qui aiment pas, qui préfèrent des trucs beaucoup plus dessinés et tout ça, mais Kaamelott en BD, c’est pas ça. Ça cause, ça continue de causer parce que ça va bien avec le truc. Oui, il y a une spécificité de découpage, mais quand même quand il s’agit de raconter une histoire, tous les médias ont beaucoup de trucs en commun !

Vous pouvez donc retrouver cette interview en condensé dans le Hors Série Geek Magazine sur les légendes arthuriennes, ainsi que de nombreux autres entretiens (Alain Chabat, Joëlle Sevilla, Lionel Astier, Serge Papagalli, et bien d’autres), et des pages d’analyse sur Kaamelott, ainsi que le reste de l’univers arthurien. Attention, numéro collector !

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Spécialité(s) :

Science-fiction - cinéma - littérature

Auteur de récits de science-fiction et d'aventure, Sylvain Nawrocki surveille essentiellement les actualités technologie, cinéma et littérature. Vous pouvez retrouver ses récits sur Amazon et quelques nouvelles sur son site : www.memoires-des-titans.fr

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